Nous nous sommes rencontrés l'été de mes 25 ans.

Le ticket pour notre rencontre m'avait été offert par un groupe d'amis pour mon anniversaire, sur l'idée de celle qui est aujourd'hui ma femme.

Une inscription pour une semaine de cours de théâtre à Paris.

Le jour approcha, puis devint le présent.

Je prenais le train, direction l'appartement d'un ami qui vivait dans le 19e.

Je me souviens être arrivé en sueur après avoir marché de la gare d'Austerlitz à son appart, avec mon gros sac à dos de randonnée.

Le lendemain je me levais tôt, afin d'en profiter pour flâner le long des quais de la Seine.

Je découvrais tout.

Tout était beau.

Tout était simple.

Je me souviens d'être entré dans un Hall bondé de jeunes, les uns cherchant de l'eau, les autres leurs noms parmi les listes.

Nous étions avec un prof super. Vif, intéressant, enthousiaste, et je dois dire avec le recul que j'ai aujourd'hui, le meilleur que j'aie eu.

Nous étions nombreux et il arrivait malgré tout à ce que ce soit fluide et que ça ne fasse pas trop usine.

Je ne t'ai pas remarqué tout de suite. J'ai d'abord remarqué cette fille froide au port de tête presque hautain, de qui se dégageait une noirceur et un côté blasé propre aux enfants uniques issu de familles aisées, qui ont tout, et dont les tripes sont mises à vif par l'ennui.

Elle est d'ailleurs restée tel quelle dans mes souvenirs, déformée par le prisme de mes stéréotypes de l'époque.

Je ne saurais pas dire quand j'ai vraiment pris conscience que tu étais là.

Beau mec, sapé à la dernière mode, apprêté mais de façon à faire "casual", monument d'assurance et de confiance en toi, quand je n'étais que doutes et incertitudes.

Je suis resté loin, sachant instinctivement que la seule chose que nous pourrions apprécier partager ensemble serait le silence.

Evidement, dans un jeune groupe, tout est beau et partage, et même si on pouvait sentir une claire différence de manières d'être et de centres d'intérêts entre Capitaleux et Provinciaux, tout ce petit monde faisait sa vie ensemble dans cette valse de diversité.

Forcément, nous avons pris part à une discussion.

Forcément, nous avons parlé politique et pauvreté.

Forcément nous n'étions pas d'accord.

Forcément j'étais mesuré, construisant mon argumentation de nuances et de remises en questions, doutant de cerner moi même la complexité des problèmes que nous identifiions.

Et au détour d'un argument, tu as asséné du haut de tes certitudes et avec cette assurance nonchalante qui fait paraître les choses évidentes :

"Quand on veut on peut"

Je n'ai pas souvenir de ce que j'ai répondu, mais ce moment s'est planté dans ma mémoire.

Régulièrement je l'ai refoulé jusqu'à ce qu'il ne soit réduit qu'à une vague sensation.

Une veille douleur diffuse dont on ne détermine plus clairement l'emplacement.

Et c'est hier que j'ai réalisé pourquoi cette phrase restait et me traversait l'esprit de temps à autres, lancinante.

8 ans après.

Aujourd'hui je peux te répondre avec sérénité que cette maxime est stupide.

Je peux te dire avec certitude que ce n'est une phrase facile à prononcer que par ceux pour qui manger à sa faim et avoir tout ce qui est plus que nécessité est un quotidien acquis et jamais remis en cause.

Aujourd'hui, je te rends cette phrase.

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