Ça y est, le groupe est réuni, et pour moi, ça veut dire qu'on est invincibles. Une phrase que Croquette m'a sorti quand on s'est inscrits me revient à l'esprit :

"On va être magiques !"

Cette phrase, je l'ai répété maintes fois non sans un certain cynisme, avant et pendant le parcours, mais au fond j'y ai toujours cru. Je trouve qu'elle résume bien notre groupe. Nous sommes tous les 4 différents, mais on est là ensemble, à continuer à se forger des souvenirs, à avancer côte à côte, même si le temps et la distance fait qu'on se voit si peu désormais.

Bref, tout ça pour dire qu'on est réunis et que je suis refait (comme le dit si bien l'expression Lyonnaise).

Le départ est un peu raide, malgré une halte qui a pourtant été assez courte. Je suis un peu inquiet pour Croquette que je vois boîter, même s'il garde un demi sourire. On discute un peu et au bout de quelques centaines de mètres je vois que ça se dissipe enfin. C'est peut être bête mais si le groupe n'arrivait pas entier au bout, ça serait une frustration pour moi.

Le ciel a arrêté de nous souffler et postillonner sur la tête, et s'il reste gris, la lumière est enfin là. Nous laissons derrière nous les dernières maisons du village. Le paysage est une succession monotone de collines, ornées de champs labourés, eux même bordés par des haies d'arbres et d'arbustes divers, qu'une unique route traverse en son plein centre, comme un passage libéré de la végétation tel Moïse le fit avec la mer.

J'essaie de rendre ça poétique parce qu'à dire vrai, la paysage ne m'était pas très passionnant, même si ce n'était pas non plus la Beauce.

A discuter le temps passe vite. Je ne fais pas partie des plus bavards, sans être non plus un taiseux. Simplement quand je trouve les gens intéressants, ça m'ôte toute capacité à parler spontanément de tout et de rien, donc je me retrouve souvent à écouter.

On s'alterne en binômes, je suis tantôt avec Swagg, tantôt avec Banzaï, tantôt avec Croquette.

Swagg est toujours plutôt sérieux, moins débonnaire que d'habitude, tout comme Banzaï qui n'est pas à sauter dans tous les sens et à sortir une vanne à chaque phrase. Je me demande si c'est la paternité qui les a rendus moins fougueux ou si c'est simplement qu'à les voir peu, mes souvenirs déforment aussi la réalité de ce qu'ils sont, réalité qui elle même évolue. Ou c'est peut être​ simplement la perspective du gros tiers restant qu'il nous reste à parcourir. C'est marrant quand j'y pense, de réaliser qu'on s'est rencontrés plus ou moins autour du 11 septembre 2001 et que ça fait déjà 15 ans. On se croyait déjà adultes quand on était de simples post-ados encore boutonneux, plus ou moins idéalistes, plus ou moins réalistes, mais avec cette envie de se marrer et de profiter sans se prendre réellement au sérieux. Je me sens chanceux qu'on se voie encore et qu'on ai gardé ça.

Je sors un peu de ma rêverie et remarque que nous ne doublons que rarement des gens et que tout le monde s'est plus ou moins aligné sur le même rythme.

Les chemins de bocages sont tous complètements défoncés, à tel point que les gens remontent les talus pour marcher dans les champs qui surplombent les chemins. Bien entendu les bordures sont également complètement défoncées. Je tente un essai pour voir en suivant Croquette, mais les champs sont labourés et on s'enfonce encore plus que dans le chemin et la terre glaiseuse est des plus collante. Je redescends derechef dans le chemin pour marcher en plein milieu, en pleine boue, comme j'ai toujours fait jusqu'à présent.

Suite à un faux pas, mon pied s'attarde un peu plus longtemps dans une ornière pleine de boue et de flotte, et je sens l'eau passer au travers de la chaussure, du dessus vers le dessous, comme s'il s'agissait d'un simple filtre à café. Maintenant j'ai le pied gauche trempé. Tant pis, je me considère chançeux d'avoir eu les pieds au sec si longtemps. Je surprends mon cerveau à penser à prendre des guêtres pour l'année prochaine. Mon cerveau, cet enfoiré.

Cette partie de la randonnée est assez courte, 6 km environ, et nous arrivons "rapidement" à Neuvy Deux Clochers.

La descente en bitume qui nous amène au ravitaillement me flingue littérallement le devant des tibias. J'apprendrai par la suite que ce sont mes tendons qui m'ont fait souffrir. Ça me résonne tellement dans tout le corps que subitement je ressens toutes les douleurs. Un peu comme si mon cerveau avait laché un peu les vannes et que tous les voyants s'allumaient subitement. Bref je me sens pas super bien en arrivent à cette halte. J'ai la plante d'un pied qui me chauffe, mais j'hésite vraiment à changer de chaussettes maintenant. J'en touche un mot à Banzaï qui me dit qu'il ne l'a pas fait, ayant peur que le tissu sec frottant sur la peau humide ne soit finalement pire que l'ensemble trempé.

Du coup je me contente de resserer les lacets de mes chaussures pour qu'il y ai un peu moins de frottements.
 
On se retrouve Swagg, Croquette et moi dehors à se préparer.
 
Swagg nous dit qu'il a pris un des cachets que sa femme lui a filé pour nous en cas de gros coup de calgon physique. Je me rappelle effectivement qu'elle nous en a parlé, peut être en fin de repas. Une histoire de pilule, une maximum toute les 12 heures donc en gros un seul joker.
 
" J'en ai pris une il y a 20 minute et je sens plus rien. En fait je sens même plus mes jambes", nous dit Swagg.
 
 
 
 

Croquette et moi tendons spontanément la main et gobons la gélule.

" Ça fait effet dans les 20 minutes" nous dit Swagg.

Et c'est reparti pour un tronçon de 12 bornes.

Nous sommes tous de plus en plus raides à nous relancer, et les raideurs disparaissent de moins en moins vite. Certaines commencent même à rester.

Je me suis beaucoup moins hydraté sur le dernier tronçon, je me décide donc à reprendre les bonnes habitudes.

Au bout de 20 minutes je remarque effectivement que je ne sens plus de douleurs, je sens que je suis un peu raide mais sans plus. Je fais la remarque à Croquette qui acquiesce et me dit ressentir la même chose.

Swagg intervient au milieu de nos réjouissances :

" Heu par contre ça fait effet que 20 mn... Moi là c'est fini et j'en chie"

 

Je regarde mon téléphone et je me décide à appeler mes parents, qui sont venus voir des amis à proximité et envisagent de venir nous accueillir à l'arrivée. Echec. Je laisse un message pour dire on nous en sommes et donner une estimation de notre heure d'arrivée.

J'appelle ensuite ma chère épouse qui attends inquiète et fébrile que son époux revienne triomphant au foyer ​ ​vit sa vie tranquillou sans mômes et sans mari.

Elle décroche, je lui donne des nouvelles.

"Il nous reste que 20 km, ça se passe plutôt bien"

" Il vous reste QUE 20 KM ? "

Je l'entends rire.

" Ben oui"

En raccrochant donc après un bref échange, je suis remonté comme une pendule.

Ah ouais ? Je lui dis qu'il nous reste 20 bornes et elle se MARRE ? Genre elle croit qu'on va pas y arriver ? Non mais sans déconner elle va voir ce qu'elle va voir. On va voir qui c'est LE PATRON SANS DECONNER.

C'est vrai que depuis le dernier ravitaillement, je suis assez serein sur le fait d'aller jusqu'au bout. En fait ça me paraît tout à fait normal et évident qu'on arrive à boucler ce Bourges-Sancerre.

Je sais qu'il reste un tiers du trajet et que c'est considérable, mais je n'ai pas le moindre doute sur le fait que je vais terminer cette randonnée.

Allez savoir pourquoi.

 
Le trajet continue donc. Les chemins de boue se font plus rares, et chacun de nous espère que les plus difficiles sont derrière nous.
 
Effectivement le cachet ne faisait effet qu'une vingtaine de minutes.
 
Ça commence à vallonner un peu plus. J'ai l'impression qu'il y a moins de champs.
Vient un moment où nous trouvons tous le temps particulièrement long et nous nous demandons ou peut bien être ce fichu ravitaillement. Croquette, qui vérifie la progression sur son smartphone nous dit que d'après ses calculs, on aurait déjà dû être au ravitaillement.
 
Ce que nous ne savons pas encore, et que nous apprendrons au ravitaillement, c'est que les chemins prévus étaient tellement en mauvais état que le tracé a été modifié pour les éviter, moyennant une rallonge de 2km.
Autant dire que cette étape va nous entamer pas mal le moral. Le chemin semble interminable, nous savons que nous sommes en train de marcher plus que ce qui est prévu, sans savoir pourquoi, et sans savoir si oui ou non nous allons trouver un ravitaillement.
Et enfin, après une interminable descente sur du bitume, nous entrons dans un village et apercevons une longue file d'attente devant le bâtiment du ravitaillement.
Coincés dans la file, nous apercevons une partie des potes de Banzaï qui ont pris de l'avance, chauffés à blanc par la rallonge que nous venons de nous cogner. Donc au final, nous ferons 61km au lieu des 59km prévus au départ.
A lire, ça peut paraître stupide de s'énerver pour 2km en plus, mais à vivre, ce sont 2 km qui sont longs à défiler.
Tout le monde s'étire, le mot d'ordre est de prendre juste l'essentiel et de traçer.
Il nous reste 7km, et la nuit blanche commence aussir à se faire sentir. Plus personne n'a envie de flâner et de trop se refroidir.
En me servant au ravitaillement, un bellâtre bénévole se fait mousser auprès des randonneurs et des autres bénévoles genre
"Je me suis inscris pour la grande Môrtelle de 90km à pieds en 4 heures"
***Rire de bellâtre***
" Ça va être sympa"
 
L'envie me traverse de fabriquer une poupée Vaudoo à son effigie avec un coin de nappe en papier craft afin de pouvoir y planter le premier truc venu, mais comme je suis un humaniste convaincu  trop fatigué, je me contente de prendre des fruits secs et de tracer.    ​
 
Nous repartons tous les quatres pour nos 7 derniers km. Nous sommes tous endoloris, les jambes sont raides, et les 10 premières minutes de marche seront dignes de nonagénaires rongés par l'arthrose sortant de l'hospice pour leur balade quotidienne de 100 m en une heure.
Les muscles se réchauffent avec peine, mais nous parvenons finalement à reprendre un rythme convenable.
Arrivés au terme d'une montée assez longue, nous aperçevons l'arrivée, Sancerre.
Je me dis que ça y est c'est plié, qu'on l'a fait.
C'est à ce moment que mon cerveau à dû enlever ses bouchons anti bruits, et qu'il s'est rendu compte que tout mon corps lui gueulait dessus depuis un moment. Les tendons, tendus comme un percepteur d'impôts à l'envoi du 3ème rappel pour impayé, les hanches, rouges comme l'acier travaillé par le forgeron, le dos, crispé comme un chat au dessus d'une baignoire remplie d'eau, les paupières qui tombent d'inertie.
Un joli bordel de douleurs me submerge d'un coup pour disparaître à la sonnerie de mon téléphone.
***message répondeur de : parents***
Forcément je les rappelle et j'apprends qu'ils seront là pour l'arrivée, ce qui me réjouit complet.
 
Dernier chemin, dernier km, dernier traces dans la boue, dernier pas.
 
Mes parents et leurs amis sourient, on s'embrasse, 'Pa Swagg est là aussi avec Madame Swagg, heureux de nous voir et d'avoir fait également leur boucle, Madame Banzaï est là aussi avec 'tit Banzaï.
 
 
 
 
Sourires, embrassades, congratulations, larmichettes, verres de blanc.
 
 
 
 
 
On l'a fait putain.
 
Tous ensemble.
 
 
On l'a fait.
 
 
 
 
 
 
 
 
Epilogue :
 
 
J+7
Je suis aux toilettes et je regarde mes pieds.
Je remarque un "R" sur la chaussette de mon pied gauche, un "L" sur celle de mon pied droit.
Je réalise que les chaussettes que j'ai porté pour faire Bourges-Sancerre étaient marquées pour chaque pied.
Je ne saurai jamais si elles étaient dans le bon sens.
 
J+14
Je boîte encore. Putain de tendons.
 
J+20
Un pote qui a lu mes 1ers chapitres me dit que je lui fais de la peine dans ma boue et qu'il veut bien venir m'aider pour la prochaine.
 
J+32
Croquette me dit que l'idée de le refaire lui plaît bien.
 
 
 
 
A suivre ?
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

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