Bourges-Sancerre, chapitre 2 : Dans le "dur" des 22 premiers kilomètres.

On rentre dans un bâtiment proche, on s'inscrit, on récupère le fameux carnet qu'on devra faire tamponner à chaque étape, et, sur l'exemple de Swagg, je m'allonge en vrac dans la salle pour somnoler un peu. Il doit être 11 heures.

Impossible de faire plus que somnoler, d'autant qu'en arrivant, j'ai réalisé que j'ai un sac beaucoup trop chargé par rapport au reste des participants.

L'idée tourne et retourne dans ma tête. Je suis lent à prendre mes décisions, j'ai toujours besoin de faire pencher plusieurs fois la balance d'un côté et de l'autre pour me décider. Mais j'ai remarqué que les décisions réfléchies sont bien souvent les meilleures.

Je me relève au bout d'un moment.

11h30

Je vais pisser.

Je réalise qu'on commence à être sacrément nombreux.

A mon retour je prend au vol la proposition que m'a faite la sœur de Swagg avant de somnoler. Je vide donc mon sac et lui en refile une grosse partie du contenu.

Bien, tout le monde se lève, et on cherche à rejoindre Banzaï, qui doit arriver avec ses potes d'enfance. Un sacrée troupe de joyeux drilles, tous anciens footeux je crois. J'en connais quelques uns, mais surtout de vue.

Une belle foule est massée sur le parvis de la Cathédrale.

On retrouve Banzaï, la sœur de Swagg nous prends en photos, fiers et fringuants (du moins dans ma tête).

Le souvenir du départ restera gravé dans ma tête (à écrire ça fait vraiment phrase bateau mais en l'occurence c'est la vérité). Je me souviens d'une voix dans un micro lançant un compte à rebours, et de voir soudainement cette masse de gens frémir et se mettre à couler comme un fleuve, glisser sur le pavé et longer les murs en vieilles pierres, sous les halos orangé des lampadaires de la ville. J'ai trouvé ça réellement impressionnant.

Swagg est à Bloc, je sens depuis le début qu'il est très méfiant de l'épreuve et qu'il s'est construit un mental pour y faire face. Je m'en amuse un peu à ses dépends, pour le plaisir de l'emmerder, mais je vois qu'il reste à Bloc et je réalise que c'est important pour lui.

Il a déjà fait cette rando 2 fois. La 1ère, dans un état alcoolique avancé, qui ne lui a pas permis d'aller au bout, et la 2nde qu'il a mené à terme dans la douleur.

Il marche d'un pas vif et rapide et Croquette lui emboîte la foulée.

Je sens dès le départ que je suis en surrégime, que ça ne me convient pas.

Banzaï s'est laissé distancer et se trouve derrière nous avec sa bande, à l'exception de son cousin, qui se trouve à mes côtés et avec qui on entame une discussion sympa.

Banzaï a déjà fait la rando une fois, avec sa sœur. Il allé au bout mais pas sans peine. Il a une approche plutôt opposée de celle de Swagg. Il mise sur le fait de s'économiser, que c'est du long cours, et qu'il ne sert à rien de se cramer d'office.

Moi tout ce que je sais, c'est que pour le moment les uns vont trop vite, et les autres pas assez.

Sur le coup ça m'emmerde prodigieusement, car je me faisais une joie à l'idée de boucler ça ensemble et ça n'en prends pas le chemin. Ça me rend plutôt triste d'imaginer faire ça chacun de nos côtés.

Mais bon, je sais pertinemment qu'à ce rythme, c'est stupide pour moi. J'ai déjà les douleurs du matin qui se font ressentir, je sais que je suis plutôt roseau que chêne et que j'ai besoin de répartir la charge.

De plus le cousin de Banzaï, qui est vraiment sympa, me fait remarquer que, pour lui aussi, le rythme est trop fort. On décide donc de se laisser distancer par Croquette et Swagg. Peut-être qu'on se fera récupérer par Banzaï.

On sort de la ville et le vent n'a désormais plus aucune barrière pour nous souffler copieusement en travers la trogne.

Et ça se met à bruiner.

Une bruine fine qui ne s'arrêtera que jusque tard dans la matinée. La chance que nous avons, c'est que ça nous souffle dans le dos pour l'essentiel. Quand ça se met en travers, ça vous réveille et ça vous fouette, mais pour le moment tout le monde est chaud physiquement et ça ne s'en ressent pas trop.

En sortant de la ville on se retrouve également dans les chemins. les premières flaques apparaissent et les bas côtés se font un peu boueux. Je vais rapidement découvrir que ma frontale que j'avais pourtant testée n'éclaire que vaguement le sol.

Pas du tout même.

En fait.

Étonnamment je me sens physiquement assez bien. Les douleurs disparaissent pour revenir de temps à autres, sans que ce ne soit gênant pour le moment. A part peut être le bas du dos qui irradie surtout quand on repasse sur du bitume, mais rien qui ne soit pire que désagréable.

Je m'hydrate. Beaucoup.

Madame, qui est une traileuse et qui se marre bien de mon "périple", m'a fait acheter des barres énergétique et surtout des pastilles à mettre dans l'eau, qui me feront me déshydrater moins vite.

Et les conseils de ma femme sont sacrés, si elle me dit de bouffer une bouchée de carotte tous les 20m, je m'exécute, donc j'ai bien prévu une bouteille avec les pastilles et une sans (c'est écœurant à la longue), ce qui me fait déjà trimballer 2l d'eau, parce que j'ai été trop con pour penser à prendre 2 bouteilles de 250 ou 500 ml.

Les 12 premiers km passent assez vite et avec le cousin de Banzaï nous arrivons à Saint Michel de Volangis.

Tous les ravitaillements se trouvent en intérieur, ce qui permet de récupérer agréablement au chaud, au détail près qu'une file d'attente s'est formée à l'extérieur, nous laissant attendre dans le froid avant de pouvoir entrer. Au bout d'un moment, le cousin de Banzaï part vers la fin de la file puis reviens en me disant que toute la troupe est derrière nous.

A l'intérieur nous retrouvons Croquette et Swagg, qui sont arrivés 10 mn avant. Ils nous proposent de repartir tous ensemble, mais dans la troupe de Banzaï, certains ont déjà besoin de soigner leurs premières ampoules. Nous faisons tamponner nos "passeports" et mangeons quelques fruits secs.

Je tourne un peu en rond à regarder les uns, les autres. Je remarque que ça me chauffe un peu sous le pied droit. C'est vrai que j'ai senti comme un grain de sable rouler de temps à autres sous mon pied, mais rien de méchant.
Croquette et Swagg repartent. Je les comprends. L'arrêt est long est c'est désagréable de se sentir refroidir. Mais leur rythme étant trop haut pour moi je les laisse filer.

Je m'active pour me réchauffer un peu les muscles. Je vais chercher une paire de ciseaux pour aider un compère de Banzai à percer une ampoule. 

La pause est longue mais elle va m'être bénéfique. J'ai déjà dit que je suis lent à me décider :

En tournant et retournant à froid, je me rend compte que j'ai le dessous du pied qui chauffe sérieusement.  Et à force de regarder les autres soigner leurs pieds, j'emprunte à l'un une crème qui protège des ampoules. Je me badigeonne le dessous du pied droit, remets ma chaussure, et c'est reparti pour un départ collectif.

Dès les premiers pas je me dis que j'ai fait une monstre erreur avec cette crème. Ça me brûle le dessous du pied. Chaque fois que je pose le pied par terre, j'ai la sensation de sentir chaque frottement entre le sol et la chaussure, la chaussure et la chaussette, la chaussette et le pied.

Ça fait beaucoups de frottement en 10 pas.

Et subitement, plus rien. Juste une sorte de légèreté.

On marche en groupe, plutôt peinards, sur le bitume, quand nous redécouvrons la réalité des chemins un peu boueux.

C'est un chemin de séparation entre de grandes parcelles de terres. Je n'y vois rien qu'à la lueur des frontales des autres mais chaque virage est à angle droit. Ça me fait penser aux légendes d'OVNI qui volent en torunant à angles droits. J'ai l'impression de suivre leur piste.

Le groupe s'étale sur une 10aines de mètres. Je suis avec Banzaï, son cousin, et 3 autres potes de Banzaï. Le temps passe vite. On discute de tout et de rien. Je fais connaissance avec ses potes, que je connais pour la plupart juste pour les avoir vu sur des photos. Il y a une 10aine d'années, ou plus ou moins sur facebook.

Une grosse partie du groupe s'arrête pour pisser dans le champs.

Nous continuons avec le cousin de Swagg afin de ne pas trop nous refroidir. Le vent et la bise sont assez mauvais, et nous sommes à ce moment là avec la bise en travers.

Je regrette mon bonnet, que j'ai oublié chez moi.

Au bout de quelques temps, on réalise avec le cousin de Banzaï qu'on les a semé et qu'on ne ralentira pas assez pour se faire rattrapper. Nous voilà à nouveau tous les deux, dans le noir, car ni lui ni moi n'avons de frontale. Je regrette la lampe "Iron Man" que portait Banzaï sur la poitrine qui nous éclairait le passage à tous comme en plein jour.
Je commence à en baver. Le chemin est de plus en plus défoncé, nous glissons et nous enfonçons à chaque nouveau pas. C'est la merde. Je me dis que ça pourrait être pire, ça pourrait être de la glaise qui colle aux chaussures, et en plus j'ai toujours les pieds secs, à ma grande surprise d'ailleurs.
J'attrappe mes bâtons au dos de mon sac, ils vont m'aider sérieusement tellement ça devient dur à évoluer.
Le cousin de Swagg commence à me distancer. Nous sortons enfin de ce bourbier, et je sens bizarrement les premiers pas qui tapent sur le dur du bitume comme une violence. J'ai l'impression que ça me résonne dans tous les os.
Je range mes bâtons, lâche quelques mots au cousin de Swagg pour lui dire de garder son rythme, on se retrouvera au ravitaillement. Je me dis que cette portion fait 10 km donc ça devrait arriver assez vite.
J'ai perdu pas mal d'énergie dans ce merdier et je tolère mal la reprise sur le bitume. Je suis seul, dans le noir. Quelques frontales se baladent plus loin derrière et plus loin devant. J'essai de me dynamiser dans la tête mais c'est dur. Je me retrouve à nouveau dans les chemins de boue. Je ressors mes bâtons et je commence à m'habituer à la pénombre. Il n'y a pas de lune, mais les champs sont plus clairs que le chemin, et les flaques d'eau luisent. Quand je sens les ornières, je me laisse glisser au fond pour marcher dans les sillons et ne pas avoir à lutter. En gros, si vous marchez dans la boue, il ne faut pas rester dans le dévers (dans la pente) des sillons car vous luttez contre la pente de l'ornière en plus de la pente naturelle du chemin. Une fois que vous êtes dans l'ornière, vous ne glissez plus sur les côtés, mais uniquement vers l'avant ou l'arrière, ce qui se trouve être un confort certain dans une telle situation.
Bref, je suis en mode automatique, tout au réflexe. J'avance bien désormais et je me rapproche du groupe de devant. Une des personnes dudit groupe ne cesse de se retourner et sa frontale me flingue à chaque fois les rétines. A force d'être éblouit, je fais moins gaffe au sol et je dérape subitement pour m'étaler sur le flanc dans la boue, et dans un juron peu poli.
J'ai mal sur le côté. J'ai du m'étaler sur un caillou. J'ai une chaussure pleine de terre, la droite, et je sens des cailloux dedans. La colère me remet debout et je remarche d'un pied ferme. Je sais qu'il faut que j'arrive sur le bitume pour nettoyer tout ça. Mais les cailloux sont trop gros et me gênent trop.
Je m'arrête sur une surface à peu près plane, pose mes bâtons au sol, me mets en équilibre sur un pied, enlève la chaussure, pose le pied sur les bâtons en essayant de pas trop y mettre de poids pour ne pas qu'ils s'enfoncent trop dans la boue. Dans cette position en déséquilibre, avec mon sac sur le dos, je nettoie tant bien que mal ma chaussure.
Put***, en voulant remettre ma chaussure je sens au toucher qu'il y a de la boue sur ma chaussette. Je me frotte les mains tant bien que mal, les essuie sur mon blouson et les passe sur ma chaussette pour enlever cette fichue boue, en équilibre sur une jambe. Ça a l'air à peu près bien, je remets ma chaussure constate avec soulagement que je ne sens rien dedans et remets les lacets.
Lorsque je relève la tête, les frontales sont de nouveau loin devant. Je suis à nouveau seul dans le noir. Banzai et sa troupe ne m'ont bizarrement pas rattrapé. J'aurais bien aimé.
Je me remets en marche.
Bitume et boue s'alternent. Je rejoins enfin le groupe de devant après un temps qui me semble une éternité.
Je me reprends la frontale dans les yeux de cette personne qui se retourne sans arrêt.
L'envie me prends de lui passer mes bâtons en travers du visage, mais comme je suis civilisé, je me contente de les doubler dignement,mais je me contente de pousser un grognement vaguement agressif au dernier éblouissement à 1 mètre de distance, qui me vaudra un "pardon" piteux dont je ne serai pas très fier.
Et dont je culpabilise encore.
Je double donc avec mes rancoeurs et mes remords en me flagellant de ma colère.
Bitume.
Putain j'en ai vraiment marre. Je sais pas où je suis, enfin SI, dans le NOIR PUTAIN, à marcher dans cette PUTAIN de BOUE, tout SEUL, en plein BERRY, dans le VENT ET LA BRUINE, SANS MES POTES, et je sais plus ou j'ai MAL tellement j'ai MAL PARTOUT PUTAIN.
Bref, mentalement c'est pas brilant brillant. Je me dis que je boucle cette fichue étape et que j'avise en fonction. Je suis pas venu là pour marcher SEUL, pour le pauvre plaisir de dire ensuite que
"Hey, j'ai fait ​60 km de marche seul par PLAISIR ! ".
 
Je me reprends un peu, je commence à dérouler un peu mieux le pas et à rassembler un peu mes pensées. Je me fait un petit chek up "positive attitude" :
Les douleurs n'ont finalement pas bougé, rien de nouveau.
Le physique est stable, pas de raideurs.
Je m'en sors très bien dans le noir.
Je double pas mal de gens depuis tout à l'heure.
J'ai les pieds secs.
J'ai chaud.
 
Bon je suis clairement pas venu pour marcher seul mais je récupèrerai un groupe à l'étape.
 
Finalement je crois reconnaître une démarche familière devant. En arrivant à sa hauteur au bout d'une 10aine de minutes je reconnais le cousin de Banzaï.
On échange un peu. Ça fait plaisir, et le temps paraît se mouvoir à nouveau plus rapidement. Il a laissé aussi de l'énergie dasn la boue, je me sens moins seul.
 
Enfin Les Aix D'Angillon et son étape apparaîssent.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 
 

 

 

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