Je m'appelle John Howard Hugues, je travaille pour une firme phytosanitaire.

Mon job consiste à anticiper les marchés futurs, pour placer les produits que crée notre département recherche et développement. Bien sûr, quand je dis "anticiper les marchés futurs", c'est un terme marketing utilisé dans les réunions internes et meetings où l'on veut orienter le jugement de nos auditeurs, où l'on veut ancrer dans leur cerveau l'idée clé en main que notre société fait partie des visionnaires, de celles qui anticipent l'avenir et sauront vous tendre la main pour vous accompagner sur une route sûre et sans encombre.

Une route sûre et sans encombre pour nous bien sûr, vos intérêts n'ont d'importance que s'ils nous concernent.

Il faut dire que vous n'y montrez pas vraiment d'opposition. Ce n'est pas vraiment votre faute tant il est vrai que l'être humain est relativement stupide et fainéant, ce qu'il lui donne cette capacité à s'en remettre promptement à ceux qui lui disent détenir le savoir et lui tiennent un discours rassurant.

Quand je dis donc anticiper les marchés futur, il s'agit en fait de "créer la demande" (qui correspond à l'offre dont nous disposons bien entendu), un autre terme poli qui signifie proposer des produits à une population à qui on a préalablement fait croire qu'elle en a besoin. Si vous pensez que c'est compliqué, vous vous trompez lourdement. Je ne suis pas homme à choisir un travail complexe. La complexité est une perte de temps et d'argent. Les raccourcis sont toujours les plus efficaces, surtout s'ils vous amènent chez nous.

Je suis un homme simple, je n'aime pas la complexité. Mes envies sont simples, elles se résument à gagner un maximum d'argent de la manière la plus simple possible, sans y consacrer trop d'énergie.

Créer la demande est très simple si l'on s'adresse à une population en difficulté.

Mon premier gros coup à été l'Europe. Il faut dire qu'au sortir de la 2ème guerre, c'était facile. Elle était à genou, avec un besoin de reconstruction immense et une population semi affamée. Enfin "semi affamée", c'est un constat que j'ai tiré, grossi et généralisé pour leur mettre sous le nez et créer ainsi une urgence alimentaire, urgence qui n'aurait pas nécessairement existé si tous les pays s'étaient fédérés rapidement pour créer une solidarité et une redistribution alimentaire équitable, pour temporiser. Il a été simple de soumettre l'idée que pour amener rapidement une stabilité alimentaire, il fallait produire en masse. L'industrialisation de la production était une évidence, mais ne nous servait que partiellement. A coup d'introduction dans les cercles politiques, il a été simple d'amener le constat que les maladies décimaient une partie de la production et qu'en réduisant ces maladies, on augmentait de fait la production.

Nous avions produits des armes chimiques en quantité pour l'armée, nous n'avions plus qu'à continuer à en produire et en changer l'étiquette pour fournir à l'agro alimentaire européen les désherbants et pesticides permettant d'éradiquer les maladies végétales. Lorsque nous avons changé l'étiquette, nous n'avons pas jugé utile d'indiquer que ces produits étaient destinés au départ à tuer des hommes, donc hautement toxique, car cela aurait nuit au bien être mental des utilisateurs et des consommateurs, il aurait fallu leur expliquer que c'était un mal nécessaire pour parer à l'urgence alimentaire, et comme je vous l'ai dit, je ne suis pas homme à complications.

Avec la main mise sur l'Europe, ça a été un tremplin, car cela nous a permis de toucher directement leurs colonies et de s'insérer auprès des pays du tiers monde.

J'ai continué à développer les marchés dans les pays au sortir de conflits et dans les pays où les conditions climatiques sont plus hostiles aux cultures.

En parallèle, notre département recherche et développement à conçu des végétaux résistant aux maladies, des organismes génétiquement modifiés permettant de réduire la vulnérabilité à certaines maladies mais pas à toutes, donc nécessitant encore des produits phytosanitaires. Nous savions que contrôler les procédés de cultures avait ses limites, et que si nous voulions continuer à développer nos profits, et donc mon salaire, il fallait étendre le contrôle aux matières premières. Cela nous permettait également d'offrir des produits complémentaires.

Une fois créée la demande, l'étape suivante est de venir y greffer des demandes complémentaires, cela permet en terme d'affaires de tomber dans un cercle vertueux. A la demande principale se greffent des demandes complémentaires en cascade. L'important est de garder la maitrise de toutes ces demandes, afin que les bénéfices reviennent systématiquement chez vous. Simple et rentable.

Nous avons commencé à fournir des OGMs à des pays émergents grâce à un intense lobbying politique organisé de ma part. L'avantage des OGMs est qu'ils sont sous brevets, donc les agriculteurs ne peuvent pas réutiliser les graines pour les replanter comme avec un végétal normal, donc ils doivent racheter des semences chaque année. Bien sûr notre département recherche et développement à réussi à créer en partie des OGMs stériles, ce qui limite le risque que les agriculteurs les replantent en cachette. D'autre part, en parallèle des contrats de vente que nous souscrivons avec nos clients et qui comportent bien entendu de nombreuses clauses qui les pénalisent financièrement en cas de non respect de ces dernières, de nombreux traités internationaux se signent depuis l'après guerre et comportent des clauses qui nous sont favorables en terme législatifs, nous avons dans la plupart réussi à avoir suffisamment d'influence pour que les pays perdent leurs souveraineté au profit de tribunaux de commerce privés, que nous arrosons copieusement de subventions, ce qui nous permet d'avoir en général des jugements qui nous sont largement favorables, ;).

Mais ça ne s'arrête pas là, car le développement appelle le développement, c'est un cercle vertueux !

Les agriculteurs à qui nous vendons ces OGMs sont aussi incités à pratiquer la culture intensive, ce qui a pour effet d'appauvrir plus rapidement les sols, ce qui nous permet de leur fournir en plus des fertilisants variés. Il va sans dire que certaines zones manquent aussi cruellement d'eau, et que nous avons des offres de produits tout préparés qui sont à peine plus chers. Egalement, les maladies s'adaptent avec le temps, nos OGMs deviennent moins résistants, ce qui nous permet de vendre en complément des herbicides et pesticides. Et quand on a usé le concept, on sort de nouveau OGMs plus résistants pour boucler la boucle et recommencer de plus belle !

Quand je vous dis que c'est un cercle vertueux !

Et la pollution me direz vous ? Tous ces hectares arrosés de produits chimiques qui imprègnent les aliments, qui s'infiltrent dans les nappes phréatiques et dont se nourrissent et s'abreuvent les populations?

Mais à cela je répondrais que nous avons tous le choix de ce que nous mangeons ! Tenez, moi par exemple, je ne mange que du bio, et je pense que chacun est libre de faire de même. De même je ne bois que de l'eau en bouteille. De même j'habite en Californie, et pour remplir ma piscine, je fais venir directement de l'eau de source, c'est plus sain et comme notre état est en pénurie d'eau depuis une dizaine d'année, je contribue à l'effort général en ne pompant pas d'eau dans les nappes phréatiques qui ne se renouvellent plus. Je songe d'ailleurs à généraliser les offres de fertilisants et désherbants tout prêts pour nos méritants agriculteurs Californiens.

Au fait j'y pense, à ce qu'il paraît il y a de moins en moins d'abeilles à causes des pesticides. Nous avons justement créé un produit phytosanitaire qui permet de polliniser vos arbres fruitiers plus rapidement, et de quasiment remplacer le rôle des abeilles. Un produit très efficace, que je vous conseille. Vous devriez pouvoir en trouver en magasin.

Je m'appelle John Howard Hugues et je suis un homme comblé. J'ai un travail simple, qui rapporte un salaire décent, qui me permet d'entretenir correctement ma famille et de voyager régulièrement à travers le monde ( c'est d'ailleurs fou à quel point cette diversité de population, cette diversité de la faune et de la flore, est magnifique).

Je suis simplement un homme heureux.

Bisous.

J.H. HUGUES

Un homme avisé
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