Ce que je retiens de ce moment qu’on surnomme avec un diminutif, tel un bon ami :

14-18


Nombreux sont ceux et celles qui, la main sur le cœur et l’autre sur une stèle, ont commémoré le jour du 11 novembre pour garder en mémoire la tragédie de la première guerre mondiale. Noble démarche s’il en est, qui permet à certains de verser une larme et d’espérer un « plus jamais », à d’autres d’attirer sur eux la lumière médiatique, d’autres encore de raviver par le souvenir ces plaies qui ne se referment jamais vraiment, qui étaient aux premières loges et ont eu cet étrange sort que de survivre à l’indescriptible.

De l'école, je me souviens d'un vague gavage sur l'histoire de François Ferdinand et la Duchesse sa femme qui se firent assassiner, étincelle parfaite pour enflammer cet endroit que j'entendrai plus tard nommer sous le nom de "poudrière des balkans", puis d'une réaction en chaîne d'alliances qui firent se répandre les déclarations de guerre en europe puis dans le monde. Nous, la France dans le camp des bons, les autres par opposition dans le camp des méchants. Une vague sensation de guerre non choisie, où les français ont chèrement défendu la patrie contre cet ennemi qui nous cherchait des poux dans la tignasse.

Si de l'école je garde ces vagues souvenirs où j'engrangeais dans une sorte de torpeur indolente les faits historiques et les commentaires très subjectifs de nos bouquins d'histoire, j'ai également des souvenirs très concrets de moments où les vestiges de cette guerre m'ont explosé au nez en laissant des relents d'oeuf pourri.

"Nous avons fait du mal, c'est notre faute, j'ai honte"

Robert, Weimar, 1999-2000.

Robert, c'était mon correspondant allemand qui m'a accueilli lors d'un échange scolaire à Weimar. Un gars super sympa au look de skater avec ses pantalons en velours trop grands et la casquette de son grand père constamment sur le crâne. Je m'étais même demandé s'il était venu au monde avec.

Un soir qu'on chahutait à grand coups de polochons vengeurs dans la face, il va vers une vieille malle, sort des fringues, et on commence à se déguiser et à se mettre sur la gueule en se marrant. La bataille se calme, et je réalise qu'il a une veste d'apparat militaire. Il me regarde avec un air drôle et me dit que c'était le costume de son arrière grand père, il retourne à la malle et revient avec une casquette. Quand j'ai vu cette casquette, j'ai pensé aux portraits de l'aviateur Allemand Manfred Von Richthofen, qui était surnommé le baron rouge, on aurait dit que c'était la sienne.

La réalité de la première guerre mondiale prenait forme sous mes yeux.

Robert s'est assis à côté de moi, m'a expliqué qu'elle était à son arrière grand père qui s'était battu pendant la guerre, contre les Français. Il n'a jamais connu son grand père qui est mort au front, ses souvenirs lui venaient des histoires racontées par son propre père et des quelques lettres envoyées par le grand père. Sa façon de raconter ces instants de guerre comme s'il était responsable, comme s'il l'avait vécu, c'était tellement étrange que l'espace d'un instant c'est comme si c'était notre histoire à tous les deux, comme si nous nous étions battus face à face.

Je me suis senti "komish".

Un mot allemand qui serait un en français un mélange de "bizarre" et "étrange".

C'est une des premières et rares fois où j'ai pensé spontannément en allemand.

Je suis resté interdit face à cet espèce de trauma qu'il portait en lui, tandis que je m'y sentais étranger.

Et ça c'était la petite pichenette derrière l'oreille, 2 jours plus tard je prenais une droite en pleine face, 2 jours après nous visitions Buchenwald, un des vestiges de la guerre suivante.

Ces événements ont, parmi d'autres survenus ensuite, participé à faire exploser la vision très manichéenne que j'avais de cette guerre. J'ai réalisé qu'une guerre ne se résume pas aux gentils qui défendent l'humanité face aux méchants qui veulent la détruire.

J'ai pu avoir au travers de mes voyages en Allemagne, un aperçu de l'horreur qu'ont été ces guerres, surtout pour la 2ème, celle qui est la plus mise en avant et qui a partout des vestiges on ne peut plus concrets. J'ai pu aussi voir le poids de la culpabilité que portent certains allemands de ma génération vis à vis de ces guerres dont ils n'ont objectivement aucune responsabilité.

Alors ce que je retiens de 14-18, c'est qu'on est capable après une boucherie gigantesque de remettre ça, et que, quand j'entends aujourd'hui des personnes qui votent et font la publicité du front national au prétexte "qu'il a changé", qu'avec eux "ça va changer", que ses partisans seraient plus aptes et plus probes que ceux d'à côté ou d'en face, ça me donne juste la nausée et envie de faire des trains complets en direction de Buchenwald, qu'ils le visitent ce putain d'endroit, qu'ils LES visitent TOUS ces putains d'endroits, et qu'ils arrêtent de dire que les représentants d'extrême droite "disent aussi des vérités politiques", car à ce compte on peut aussi dire qu'Hitler disait des "vérités politiques" et on voit ce qu'il en a fait.

Je ne comprends pas et ne peux pas cautionner l'idée qu'on puisse adhérer à un parti qui à ses racines dans l'extrême droite, dans la haine de la différence, dans le stéréotype, dans l'illusion que tout irait mieux si on bannissait la différence.

Je me dis souvent que si on réduit à l'extrême la théorie du chacun chez soi, on finit consanguins et débiles.

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